Temples de Nubie

Et les dieux déménagèrent...

Complément d’histoire

LE 8 MARS 1960, L’UNESCO LANÇAIT UN APPEL INTERNATIONAL POUR SAUVER LES TEMPLES DE NUBIE, MENACÉS D’ÊTRE ENGLOUTIS SOUS LES EAUX DU HAUT-BARRAGE D’ASSOUAN. RÉCIT D’UNE OPÉRATION ARCHÉOLOGIQUE SANS PRÉCÉDENT.

Dompter le Nil a toujours été le grand rêve de l’Egypte. Pour le réaliser, tous les maîtres du pays ont concentré leurs efforts sur la Nubie, région frontalière où les eaux du fleuve devaient franchir de longs passages rocheux, les fameuses cataractes. Il y a 39 siècles, déjà, les ingénieurs au service des pharaons semblent avoir tenté d’exploiter les crues du Nil grâce à une retenue bâtie à Semna, près de la deuxième cataracte. Bien après eux, en 1902, les Britanniques érigèrent un barrage au sud d’Assouan, près de la première cataracte. Rehaussé à deux reprises, l’ouvrage permit de gagner 10 % de surfaces agricoles en aval, mais mit en péril le temple de Philae à Assouan, alors « les pieds dans l’eau » une bonne partie de l’année.

Pour le président Nasser, arrivé au pouvoir en 1952, l’essor économique de l’Egypte passe par la maîtrise totale des eaux du Nil. Sa solution : construire un nouveau barrage à Assouan, plus grand, plus haut que le précédent. Pour financer cette gigantesque « digue » (111 m de hauteur, 3,6 km de largeur), Nasser choisit de nationaliser le Canal de Suez. Avec cet ouvrage pharaonique, l’Egypte a à gagner une protection totale contre les humeurs inégales du Nil, ses crues parfois meurtrières et les dramatiques années de sécheresse. La fabuleuse réserve d’eau créée (165 milliards de m3, soit l’équivalent de deux crues du Nil) doit permettre l’irrigation massive des terres agricoles et la production d’énergie électrique.

Pendant que les dieux déménageaient, la campagne de fouilles battait son plein des deux côtés de la frontière égypto-soudanaise, sur toute la zone menacée d’inondation. Grâce aux cartes établies avec le concours de l’armée égyptienne, aux reconnaissances aériennes et terrestres, plus de 40 missions archéologiques furent ouvertes. Assistées d’ouvriers nubiens, les équipes affrontèrent les terrains rocailleux, parfois difficiles d’accès et les températures extrêmes (40° à l’ombre). Malgré les délais imposés, la tâche abattue fut immense « En 1959dix seulement des sites de la région soudanaise avaient été fouillés ; en 1969, plus d’un millier de sites avaient été identifiés. » relate Torgny Säve-Söderbergh dans le rapport de l’Unesco.

Ces fouilles systématiques mirent à jour des ruines de cités, de forts, de nécropoles et de digues que seuls les relevés pouvaient sauver de l’oubli après l’invasion des eaux. Ainsi, les quatorze forteresses du Moyen Empire qui défendaient l’entrée de l’Egypte au Sud, d’Elephantine à Semna, furent formellement identifiées et « relevées » sur le terrain. A Faras, au Soudan, le centre polonais d’archéologie méditerranéenne découvrit une cathédrale paléo-chrétienne, ornée de plus de 120 fresques en excellent état. Faras dort désormais sous 40 mètres d’eau. Mais en plusieurs saisons de fouilles, les peintures murales de la cathédrale ont pu être déposées et mises en caisse…

« L’étonnant est que tant de choses furent accomplies et que si peu fut oublié ou négligé dans des délais si courts, conclut le rapport de l’Unesco. Bien que les sites effectivement fouillés ne représentent pas plus d’un tiers du volume total de ce qui a été détruit, ils constituent un échantillon archéologique complet et riche d’enseignements. De la collaboration des savants, désormais inhérente à l’égyptologie, s’est dégagée une vision nouvelle de la Nubie, de ses populations, de son histoire. Une nouvelle discipline est née : la nubiologie.

Découpé en morceaux numérotés, le grand temple…

… d’Abou Simbel est remonté 65 mètres plus haut.

Mais ce rêve a un prix. La construction du haut-barrage va entraîner la formation d’un immense lac de retenue, long de 500 km, à 183 mètres au dessus du niveau de la mer. En Egypte comme au Soudan, des centaines de villages seront engloutis sous les eaux. Le projet signe aussi la perte définitive de tous les sites archéologiques nubiens, jusqu’à la deuxième cataracte.

Chez les savants, c’est la consternation. Sous l’impulsion de la Française Christiane Desroches-Noblecourt, Conservateur en chef du département des antiquités égyptiennes, l’Unesco est alertée. Mais l’histoire est en marche. Après le traité sur le partage des eaux du Nil avec le Soudan indépendant, l’Egypte signe un « bon pour travaux » à l’URSS. Le 9 janvier 1960, Nasser pose la première pierre du haut-barrage d’Assouan. Le 8 mars 1960, trois mois après le début du chantier, l’Unesco lance un appel international pour sauver les temples de Nubie, assorti d’une campagne de souscription.

En pleine guerre froide, plus de 50 pays répondent présents: Pologne, RFA et RDA, Argentine, Canada, USA, Grande Bretagne, France, Italie, Inde… 26 millions de dollars sont récoltés. « J’avais 12 ans cette année-là, j’étudiais l’Egypte ancienne en sixième,raconte l’égyptologue Christian Leblanc, aujourd’hui chargé des fouilles du Ramasseum à Karnak. Un soir, j’ai entendu à la télévision le discours de Malraux retransmis de l’Unesco. Le lendemain, j’ai fait la quête au collège pour envoyer de l’argent. Surprise: le directeur général de l’Unesco m’a répondu pour me remercier… ». Une vocation est née, elle ne sera pas la seule : durant les années qui suivent, des dizaines de jeunes scientifiques s’engagent aux côtés des maîtres pour participer à la plus formidable campagne archéologique de tous les temps. Historiens, géologues, anthropologues, ingénieurs, architectes, chimistes, céramologistes : ces spécialistes venus de tous les horizons vont réinventer l’égyptologie…

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Nubie - Temples Kalabsha déplacement

Le grand temple de Kalabsha, dédié au dieu nubien Mandoulis, avant son déplacement par la RFA.

Le lac Nasser, né des eaux du haut-barrage, doit mettre quatre ans à se remplir. C’est donc une véritable course contre la montre qui s’engage. Une liste de 22 temples à sauver est établie: tous resteront en Nubie. Mais ils seront « replacés » sur des sites plus élevés, à l’abri des eaux, en respectant leur orientation originelle par rapport au soleil et au cours du fleuve. Pour faciliter le déménagement, les temples seront regroupés en quatre régions, baptisées New Kalabcha, New Seboua, New Amada et Abou Simbel. Les opérations de transfert commencent dés 1961, avec le temple de Kalabsha, consacré au dieu Mandoulis (l’équivalent nubien de Horus). La RFA se charge de démonter le sanctuaire en 1600 blocs de grès, pesant jusqu’à 20 tonnes. Transportés par bateau à 50 km, ils sont remontés sur une colline de la rive gauche du Nil. « Mise à nu, la plate-forme sur laquelle reposait le temple a révélé les tracés originaux de construction et de montage, explique l’égyptologue Claude Traunecker, professeur émérite à l’Université de Strasbourg. Ce qui a permis de calculer ses proportions avec précision… ». Le démantèlement des temples de Nubie livre ainsi ses premiers enseignements sur les méthodes de construction au temps des pharaons, la taille des pierres, leur assemblage en queue d’aronde. Le jour de Noël 1962, l’architecte allemand Friedrich Hinkel court les boutiques de Ouadi-Halfa, à la frontière soudanaise.
Les produits chimiques attendus sur son chantier de fouilles n’ont pas été livrés, et il cherche de la laque qui, délayée dans de l’alcool, lui permettra de consolider le petit temple en grès de la forteresse de Bouhen… 50 ans après, Claude Traunecker salue l’inventivité des maîtres pendant la campagne de Nubie. « Ils savaient se débrouiller avec ce qu’ils avaient. Mais leurs questions et leur ouverture d’esprit ont aussi stimulé les entreprises, qui ont mis au point des techniques innovantes : les colles avec catalyseurs, les moulages au latex ou la photogrammétrie, ancêtre de la reconstitution en 3D.» Dans des proportions encore jamais vues, l’industrie et la technique se mettent au service de l’archéologie. Pas seulement pour trouver de nouvelles « recettes », mais aussi pour mener à bien des opérations spectaculaires. Après le déplacement de Ouadi es-Seboua, Derr, Dakka, Maharaqa, ainsi que la tombe de Pénout à Aniba, au printemps 1964, le temple d’Amada présente ainsi un cas délicat. Impossible de découper en blocs ce sanctuaire, symbole de l’art de la XVIIIe dynastie (1555-1305 av. JC) : ses décors d’enduits sculptés et peints n’y résisteraient pas. Quand les architectes proposent de déposer le temple entier sur des rails pour le transporter en un lieu plus élevé, Christiane Desroches-Noblecourt n’hésite pas une seconde: « La France le sauve ! ».

Les trésors de la Nubie reposent désormais au Musée Archéologique de Khartoum et au Musée de la Nubie à Assouan. On y découvre notamment les pièces issues des fouilles du temple de Gerf Hussein, consacré à Ramsès II et celui d’Abou Oda, construit pour le roi Horemheb au 14e siècle av. JC, qui n’ont pu être sauvés, pour des raisons techniques et financières. En gage de reconnaissance, le gouvernement égyptien donna aussi quatre petits temples aux pays les plus actifs pendant les opérations de sauvetage : la chapelle rupestre d’Ellesiya (Italie, Musée égyptien de Turin), le temple de Débod (Espagne, parc de Madrid), le temple de Dendour (Etats Unis, Metropolitan Museum de New York), le temple de Raffa (Pays Bas, Rijskmuseum de Leyde). La porte ptolémaïque de Kalabsha, attribuée à la RFA, se trouve désormais au musée de Berlin.

Les 5 zones archéologiques de Nubie

Transport des temples découpés en bateau.

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Mis au pied du mur, de Gaule est moins enthousiaste : « Comment, Madame, avez-vous osé dire que la France sauverait le temple, sans avoir été habilitée par mon gouvernement ? ». « Comment, Général, avez-vous osé envoyer un appel à la radio, alors que vous n’aviez pas été habilité par Pétain ? », rétorque le conservateur. Le général sourit. Amada sera bel et bien déménagé par train, aux frais de la France.

Pour l’égyptologue suédois Torgny Säve-Söderbergh, chargé de la rédaction du rapport final de l’Unesco en 1992 (Victoire en Nubie, édité par l’ONU), l’opération la plus difficile et la plus ambitieuse de la campagne demeure le sauvetage des deux temples d’Abou Simbel. Notamment en raison du volume du grand temple (11 000 m3). Faut-il les protéger des eaux par un barrage en pierre ou bien les surrélever au moyen de vérins hydrauliques ? Pour une raison de coût, le gouvernement égyptien décide de découper les sanctuaires creusés dans le roc en énormes blocs.

Ils seront numérotés et réassemblés sur le plateau, 65 mètres au dessus de leur position originelle. Image choc : privée de sa double couronne, la tête colossale de Ramsès II s’envole dans le ciel, au bout d’une grue. De 1964 à 1966, les équipes travaillent jour et nuit. Au dessus de chaque temple remonté, on bâtit un gigantesque dôme en béton armé, qui, recouvert de roches, imite la falaise originelle. Aujourd’hui encore, l’illusion est parfaite : le temple d’Abou Simbel célèbre la victoire de l’imagination et de la technique au service de l’archéologie. Aussi spectaculaire qu’il paraisse, même 50 ans après, le déménagement des temples ne fut pourtant qu’un des aspects de la campagne de Nubie (voir encadré). En 1980, bien après l’inauguration officielle du haut-barrage d’Assouan, la campagne de Nubie s’acheva sur un dernier défi : le voyage aquatique du temple de Philae vers l’île d’Agilkia.

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