Livre - La double vie de Théophraste Longuet - Gaston Leroux

La double vie de Théophraste Longuet, Gaston Leroux

Théophraste Longuet, petit bourgeois naïf, visite l’ancienne prison de la Conciergerie lorsque, surgissant du passé, le célèbre bandit Cartouche s’empare de lui et devient sa « double vie ». Une quête de l’identité et une chasse au trésor qui vont alors hanter notre héros et le pousser jusque dans les Catacombes de Paris où il rencontre le peuple Talpa, une nation de quelques dizaines de milliers d’individus, qui y vit depuis le XIVe siècle et s’exprime en vieux français.

Un extrait de 9 mn  lu par Jean-Paul Bordes.

 

« Notre étoile électrique venait de découvrir, assez loin devant nous, mais assez près pour que nous ne perdions aucun détail de cette inoubliable scène, un corps de femme! Ce corps,debout sur la berge de mousse, était absolument nu.

Il nous tournait le dos. « Je jure que, de ma vie, moi, un artiste, je n’ai jamais vu pareil corps de femme! Cette première vision, du reste, ne dura qu’un instant, car le corps nu de cette femme se jeta à l’eau et se mit à nager avec la grâce et l’aisance d’une jeune otarie.

« Cette apparition nous avait fait oublier les canards; ce qui prouve, une fois de plus, que l’art immortel peut faire oublier bien des choses.

Théophraste ni moi ne songions plus à la faim qui nous serrait les entrailles.Nous n’avions plus qu’une crainte, c’est que l’apparition ne s’évanouît, qu’un espoir,c’est que notre présence,évidemment inattendue,sur la berge fleurie de mousse, continuât à être insoupçonnée!

« Après quelques brasses, le corps de la belle inconnue, secouant les perles fines du lac aux eaux donnantes,se dressa encore dans sa glorieuse nudité, et cette fois, à quelques pas de nous, mais toujours de dos.

«De quoi était faite la blancheur,je veux dire la pâleur de cette chair?

Quelle carrière de Carrare ou du Pentélique donna jamais au Monde agenouillé un marbre plus précieux et plus pur? Par quel miracle des divins enfers où le sort venait de nous précipiter pouvions-nous contempler ces lignes de définitive beauté?

« C’étaient les hanches de la Vénus de Médicis, la taille de la Vénus de Cnide, le cou de la Vénus de Praxitèle et les bras de la Vénus de Milo! (C’est-à-dire que l’on pouvait souhaiter à la Vénus de Milo elle-même de retrouver des brapareils.) C’était le cou de la Diane à la biche, les épaule d’Ariane, le port de tête de Melpomène, les fossettes de la Vénus d’Arles, le mouvement de jambe de la Pallas de Velletri, la cheville de la Diane de Gabies, le pied de la Minerve pacifique et la cuisse de la Vénus Génitrix! Enfin,si,dans les jeux de son bain,cette exquise enfant,montrait les grâces d’une jeune otarie, sur la berge, l’allure de sa démarche et l’unité incomparable de ses mouvements rappelaient ces grandes Panathénée qui viennent offrir le peplum à Minerve sur la frise de notre grand Phidias!

« Je souhaitai ardemment que ce chef-d’œuvre se retournât, pour m’écrier enfin dans une allégresse qui commençait à me brûler les reins : Comme elle est belle et grande et noble, cette Vénus! Quel vague et divin sourire sur ses lèvres à demi-entrouvertes; quel regard surhumain… etc., etc… Oh! Théophile! si tu avais été là !! (Théophile Gautier.)

« Comme si un dieu malin veillait à ce que fût accompli sur-le-champ mon vœu le plus brûlant, la Vénus se détourna et nous ne pûmes, Théophraste et moi, retenir un cri d’horreur, ce qui fit que la Vénus replongea avec un grand clapotis.

«Notre Vénus n’avait pas d’yeux!Vous entendez bien,pas les moindres traces d’yeux. Il n’y avait rien à la place des yeux! Rien! Rien! Rien! Ses oreilles, que nous avait cachées l’opulence de sa chevelure, étaient énormes et relevées en cornet, comme on le voit à certains animaux qui habitent la terre. Mais, ce qui nous effraya le plus, ce fut le nez. Était-ce un nez? Un museau? Je dirai le mot : un groin? Hélas! Hélas! cela ressemblait davantage à un groin qu’à un nez! Un joli petit groin rose!

« Nous n’étions pas encore revenus de notre surprise qu’une autre jeune personne, habillée celle-là d’une tunique légère mais opaque, survint sur la berge, tenant en ses bras un peignoir et tournant vers nous un identique groin rose.

« La Vénus vint vers sa compagne à la rive et sa compagne dit :

« – Ils se taisent tous cois ni nul ne sonne mot.

« La Vénus paraissait courroucée. Elle dit :

« – Ha! saincte Marie! n’auront nul pardon! Véez!

« – Oïl!

« – C’est fol outrage!

« – Oïl!

« – Finablement! Bien véaient! sont traitours!… Je vous cuidais encore en ma compagnie. Ha! saincte Marie!… De nos gens savez-vous nulles nouvelles? Allez voir que c’est ni quelle chose ils font! je le veuil!

« Depuis que le sort m’avait précipité en le trou de catacombes, je m’étais efforcé de ne m’étonner de rien et de me préparer à tout. Qu’un lac se fût présenté à mes regards, quand j’espérais un mince filet d’eau, que des canards se fussent ébattus à portée de ma main quand je n’osais entrevoir pour le contentement de ma faim que le repas un peu maigre des chétifs asellides; qu’une femme, plus belle de dos que toutes les femmes imaginées par le rêve des sculpteurs, se fût dressée pour mon éblouissement, sur la rive moussue d’une pièce d’eau des catacombes à l’heure de son bain; que cette femme, s’étant retournée, au lieu de m’exhiber le visage humain, me montrât un groin rose dépourvu d’yeux, mon Dieu! tout cela, tout cela pouvait s’expliquer; mais que cette femme, avec son groinrose, parlât le plus pur français,la plus pure langue d’oïl du commencement du quatorzième siècle, oh! cela! cela était tout à fait extraordinairement étourdissant!

« Comme je pensais que Théophraste ne s’étonnait pas assez, j’allais entrer en quelque dissertation touchant la langue d’oïl, lorsque nous fûmes tout à coup entourés par une trentaine de personnages qui sortaient de je ne sais où et qui agitaient autour de nous des mains où je fus assez surpris de compter dix doigts (avec les doigts de pied, cela faisait quarante doigts par personne). Ils avaient tous des groins roses sans yeux. C’étaient des hommes, à n’en pas douter, des hommes du plus pur quatorzième siècle, pour peu qu’on prêtât l’oreille à leurs conversations tenues sur un diapason des plus bas, chose que je m’expliquai par le développement excessif de leurs organes auditifs. Beaucoup d’entre eux, tout en gesticulant d’une main, se pinçaient leur groin rose de l’autre main,c’est-à-dire de leurs dix doigts de la main gauche. Ils se pinçaient leur groin au fur et à mesure qu’ils entraient dans le rayon de notre lumière.

Et j’eus bientôt cette certitude que notre lumière leur procurait la sensation d’une odeur désagréable.

« Ils parlaient tous à la fois en citant à chaque instant ces noms :

«Dame Jane de Montfort,damoiselle de Coucy » et nous vîmes bien qu’il s’agissait là de ces dames que nous avions dérangées à l’heure du bain. Il ne nous effrayaient pas, mais ils nous ennuyaient avec leurs vingt doigts chacun, qu’ils ne cessaient de promener, très légèrement du reste et fort poliment, avec mille belles excuses, sur notre visage.

« Ils exprimaient sans circonlocution l’étonnement où les plongeait l’inesthétisme de nos faces et nous plaignaient hautement. Notre petit nez, notre pauvre petit nez de rien du tout leur faisait hausser les épaules avec joie. Ils tâtaient aussi nos oreilles; enfin, ils nous enfonçaient leurs vingt doigts dans les yeux et ne pouvaient comprendre à quoi ces petits trous pouvaient servir. Je voulus le leur faire entendre, mais en vain, ils avaient perdu le sens de la signification du mot : œil… Cependant, ils se servaient du mot voir, mais c’était dans la signification de : sentir.

« Sur ce, dame Jane de Montfort et damoiselle de Coucy, qui s’était revêtue, nous furent présentées. Nous demandâmes de grands pardons. Damoiselle de Coucy les accueillit avec agrément et passa son bras sous celui de Théophraste. Dame Jane de Montfort me prit le mien, et, escortés de tous ces groins roses sans yeux qui faisaient grand bruit autour de nous, nous quittâmes les berges fleuries de mousse de l’étang et nous acheminâmes vers la Cité.

« Il me paraît superflu de vous analyser mes sensations, de vous disséquer mes étonnements. Depuis quarante-huit heures nous n’avions mangé, et cependant ni Théophraste ni moi ne fîmes, dans ce sens, aucun appel. Nos gens nous questionnaient tout le long de la route, mais leurs demandes étaient si multiples et embrouillées que nous n’avions point le temps de leur répondre.À peine pouvions-nous nous garerdesdoigts qui se promenaient sur notre visage.

« Où allâmes-nous? Où entrâmes-nous? Notre trouble était si extrême que difficilement nous nous en rendions compte. Du reste, ces dames s’étaient emparées de nos lampes sous prétexte d’être incommodées par l’odeur, et les ténèbres les plus opaques nous entouraient. Cependant, autour de nous, nous sentions grouiller des centaines, des milliers de groins roses. Dame Jane de Montfort, qui ne cessait de me pincer amicalement le bras des dix doigts de sa main droite chargés de bagues, m’apprit que nous allions au concert. Il y avait ce jour-là, paraît-il, matinée classique.

 

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