Angkor

Renaissance d'un mythe

Complément d’histoire

LES GRANDS MONUMENTS KHMERS ATTIRENT TOUT AUTANT LES ARCHÉOLOGUES, LES TOURISTES QUE LES TRAFIQUANTS

Ce ne sont d’abord que quelques blocs épars, à peine visibles parmi les troncs vermoulus. Et puis le temple apparaît. Au milieu d’un amas de monolithes de grès usés par le temps, se dessine l’encadrement d’une porte, la courbure d’un toit. Depuis le ciel, les racines des fromagers dégoulinent sur les murs, emprisonnent les galeries, recouvrent un visage. C’est un monde de chaos végétal et minéral. Pourtant la grâce d’une danseuse Apsara ou le regard inquiétant d’un gardien Asura témoignent de la finesse des décorations qui ornent les bas-reliefs rongés par le temps. Quelques bâtons d’encens fumant rappellent que le lieu est encore cultuel. Le Ta Prohm est peut-être le plus symbolique des temples d’Angkor, offrant l’image romantique d’un paysage de ruines, témoin d’une grandeur passée, conquis par la sauvagerie de la jungle.

Au début des années 1990, le Cambodge sort de 25 ans de guerre civile. Un quart de siècle durant lequel les monuments de la civilisation khmère ont été abandonnés à l’emprise de la végétation. Mais un danger plus sournois menace alors l’intégrité de la culture cambodgienne et la richesse des sites.

Un trafic international d’œuvres d’art s’est mis en place dès le départ, souvent précipité, des archéologues. Il prend toute son ampleur à l’aube des années 1990. Bouddhas décapités, linteaux arrachés, pillage de dépôts d’œuvres, statues qui apparaissent dans des collections privées, voire dans des musées incitent l’Unesco à tirer la sonnette d’alarme en inscrivant, en 1992, le parc archéologique d’Angkor dans sa liste du patrimoine de l’humanité et surtout dans celle des monuments en péril. Dans ce carré de 20 kilomètres de côté, centré sur les principaux monuments, l’UNESCO engage une vaste opération de déminage, de restaurations urgentes et de mise en place des principales recherches archéologiques à effectuer parmi la centaine de monuments. Après douze ans de travaux encadrés par le Comité International de Coordination d’Angkor pour la sauvegarde et le développement du site, (sous l’égide de l’ UNESCO), en collaboration avec l’Apsara (Autorité cambodgienne pour la protection du site et la gestion de la région d’Angkor et de Siem Reap), Angkor peut être retiré de la liste des monuments en péril.

C’est au cours de la première mission française d’exploration du Mékong, en 1866, que Louis Delaporte, présent en tant que dessinateur, a un immense coup de cœur pour les ruines d’Angkor. L’homme, ancien militaire, se donne dès lors et jusqu’à sa mort en 1925, pour mission de faire connaître l’art khmer. De ses deux expéditions, en 1873 et en 1881-1882, il rapporte plusieurs statues, de très nombreux dessins, des photos et, plus incroyable encore, des moulages de plâtre, dont celui d’une tour à visages du Bayon. Les copies de ces moulages illustreront plusieurs Expositions universelles, alors que les orignaux seront exposés dans l’éphémère Musée indochinois du Trocadéro (1882-1927) avant d’être relégués dans les caves de l’abbaye de Saint-Riquier dans la Somme. Restaurée, une partie de ces moulages furent présentées au Musée Guimet dans le cadre de l’exposition Angkor, naissance d’un mythe.

Un combat/mariage entre la pierre et le végétal.

Le temple de Banteay Srei et l’Apsara, présentée comme celle volée par Malraux.

Le site est sorti de l’urgence, et une vingtaine d’équipes internationales vont désormais se côtoyer au chevet d’un des plus vastes sentiers archéologiques du monde.

La littérature fait débuter la civilisation angkorienne au début du IXe siècle, lorsqu’un jeune prince du nom de Jayavarman II unifie une région composée de petits royaumes. «On voit cependant apparaître les premiers éléments d’une architecture angkorienne dès les VIIe et VIIIe siècles, souligne Eric Bourdonneau, maître de conférence à l’Ecole Française d’Extrême Orient. Dès cette époque, et progressivement, le centre de gravité du monde khmer va se déplacer vers la plaine de Siem Reap, où vont être élevées par la suite la plupart des capitales.»

De confession hindouiste ou bouddhiste, les successeurs de Jayavarman II vont ponctuer la région de temples de grès, de latérite ou de briques rouges. Temple-montagne dominant la végétation, temple-île au milieu de l’eau ou simple tour au cœur des rizières, ils figurent les monts sacrés, résidences des divinités.

« Nous pensons aujourd’hui que ces monuments ne représentent pas uniquement ces demeures divines. Ils offrent aussi une dimension funéraire, exprimée dans la mise en scène d’un jugement des morts qui précède l’accès au cœur des sanctuaires», précise l’archéologue. Autour de chaque temple, de grandes infrastructures dessinent un espace tant urbain que religieux : palais (en bois et aujourd’hui disparu), douves, canaux, chaussées et  baray. Ces retenues d’eau artificielles, dont la plus étendue est le Baray occidental (8 km sur 2,2) permettaient non seulement de gérer le flux des eaux et des inondations fréquentes en saison de mousson, mais aussi d’alimenter les douves des temples, symbole de l’océan primordial. Jusqu’au XVe siècle, une trentaine de rois inventent Angkor. Parmi les plus célèbres, Yaçovarman 1er au IXe siècle, élève la première capitale à Angkor et les digues du Barayoriental. Au Xe siècle, Jayavarman IV décentralise sa capitale à Kok Ker, où il crée un véritable sanctuaire vishnouite.

Durant 6 ans, l’équipe de GEOLAB* a mené des campagnes sur le site d’Angkor. En quoi consistaient-elles ?

Il s’agissait d’étudier l’érosion des monuments et l’altération du grès. Nous avons pour cela travaillé sur le temple de Ta Keo. Non seulement ce temple n’a subi aucune transformation ni restauration depuis son édification vers l’an 1 000, mais nous disposons à son sujet d’une importante documentation photographique qui date des années 1920.

Quelles ont été vos premières constatations ?

Au moment où les photos ont été prises, la végétation autour du temple venait juste d’être rasée. L’ensemble des bas-reliefs était alors dans un état satisfaisant. Si l’on regarde ces mêmes reliefs aujourd’hui, ils sont en grande partie effacés. Les décors sculptés avaient résisté près de 900 ans et se sont donc détériorés en moins d’un siècle. Nous avons placé des capteurs qui permettent de prendre des mesures d’humidité et de température sur Ta Keo ainsi que sur un autre temple situé en pleine forêt. Le résultat est sans appel : sous le couvert de la végétation, les variations climatiques sont moindres, ce qui ralentit les effets de l’érosion naturelle.

A l’abri d’un couvert végétal, les temples d’Angkor sont donc mieux préservés ?

Oui. Et il ne s’agit pas seulement des grands arbres. La microflore comme les lichens et les mousses crée sur la pierre une sorte de patine naturelle qui la préserve également. Sur les principaux sites d’Angkor, il faut donc retrouver un équilibre entre zone dégagée et zone végétalisée. Nos travaux ont contribué à changer le regard porté sur la végétation : s’il est vrai que les racines des arbres peuvent disjoindre quelques pierres, il est aujourd’hui admis que la forêt dans son ensemble crée un microclimat protecteur. Dans leurs stratégies de gestion et de restauration, les autorités en charge du site d’Angkor s’attachent donc à maintenir ou à restaurer un écrin forestier autour des monuments.

* Geolab, laboratoire du  CNRS-Université de Clermont-Ferrand II.

Cambodge - Angkor - Moines Bouddhistes Temple

Les moines bouddhistes sont très présents dans le complexe d’Angkor.

Suryavarman II (1113 – 1150) fait d’Angkor Vat, «la ville qui est le temple», considérée comme l’apogée architecturale de la culture khmère. Quant à Jayavarman VII (1181-1215), le grand souverain bouddhiste, il fonde la dernière capitale, Angkor Tom « la grande ville », un carré parfait cerné d’une imposante muraille ornée de têtes et au centre duquel trône le temple du Bayon, aux célèbres tours ornées d’immenses visages de bouddha. À moins qu’il ne s’agisse du portrait du roi lui-même. L’histoire d’Angkor ne se limite ni à ses plus fameux temples, ni même aux 400 km2 du parc archéologique. Les vestiges de la civilisation khmère couvrent une superficie comprise entre 2 et 3000 km2, où près de 5 000 temples et autres vestiges ont été mis au jour. Ce « grand Angkor», ce sont aussi des zones urbanisées que l’on a longtemps cru, à tort, restreintes à la périphérie même des temples. En 2012, le projet LiDAR (Light Détection and Ranging) a permis de réaliser une cartographie archéologique à travers la végétation encore très présente sur les lieux.

Ces relevés ont démontré l’existence d’un très vaste tissu urbain extrêmement étendu et polynucléaire, que certains auteurs qualifient de plus grande communauté urbaine pré-industrielle et qui a pu abriter entre 500 000 et un million d’habitants.

On comprend alors le sentiment de vertige qui saisit tout ceux qui découvrent l’ampleur du site mais aussi du travail à accomplir. Car si Angkor n’est plus sur la liste des chefs-d’œuvre en péril, ses monuments ne sont pas sous cloche et continuent de subir les ravages du temps, mais aussi des hommes. Les bâtiments en briques, lorsque ses dernières ne sont plus protégées, se fragilisent rapidement et menacent de s’effondrer. Sous l’effet conjoint de l’humidité et des écarts de température, le grès se désquame, emportant les décors dans sa chute. L’érosion naturelle n’est pas la seule cause de la dégradation des bâtiments. Il faut aussi compter avec de mauvaises ou trop hâtives restaurations.

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Le temple de Ta Prohm et ses figuiers.

Les copies des statues des gardiens du temple de Banteay Srei.

Gardien spirituel monté sur Kala, créature mythologique.

Des imperméabilisations de bas-reliefs à base de résine acrylique ont fait exploser le substrat; des décapages trop violents ont effacé le regard des statues. Et des cerclages de câbles ou des échafaudages mal conçus ont fragilisé la pierre. Angkor est aussi victime de son succès. Deux à trois millions de touristes, chaque année un peu plus nombreux, se pressent dans les coursives d’Angkor Vat, tentent de photographier la finesse des décorations du Banteay Srei ou partent à l’assaut des escaliers du Prè Rup. Un tourisme concentré sur les principaux monuments. Aux dégradations dues à un piétinement permanent et à des actes de vandalisme, plus ou moins conscients, il faut ajouter les atteintes à l’environnement lié à un trafic de véhicules difficilement canalisé.

Enfin, l’infinie richesse et la vaste étendue des sites angkoriens les rendent impossibles à surveiller et le mal qui rongeait Angkor au début des années 1990 est loin d’être guéri. Selon les autorités, ce marché illégal se mesurerait en millions de dollars chaque année.

Achetés quelques centaines de riels aux paysans qui l’aura découvert en labourant son champs, ce vase en bronze, cette statuette de bouddha ou ces boucles d’oreille seront revendus plusieurs dizaines de milliers de dollars à des collectionneurs privés.

« Avant de m’éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure. Et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en-haut sur moi, et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille et puis trois, et puis cinq et puis dix ; il y en a partout (…) Images des dieux qu’adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l’histoire.» Plus d’un siècle après les écrits de Pierre Loti (Un pèlerin d’Angkor, 1912), les grands visages de pierre du Bayon font encore frémir ceux qui les découvrent, mais aujourd’hui, les archéologues ont commencé de lever le voile sur l’histoire de ces hommes qui ont inventé l’art khmer.

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Cambodge - Angkor - Angkor Vat, "la ville qui devient une pagode", le plus grand des temples khmers.

Angkor Vat « la ville qui devient une pagode », le plus grand des temples khmers date de la première moitié du XIIe siècle.

POUR ALLER PLUS LOIN…

Angkor, naissance d’un mythe. Le très beau et très complet catalogue de l’exposition Louis Delaporte et le Cambodge qui s’est tenue au Musée Guimet d’octobre 2013 à Janvier 2014.  De Pierre Baptise et Thierry Zéphir, Editions Gallimard-Musée Guimet.

Archéologie à Angkor, Archives photographiques de l’École Française d’Extrême-Orient, Éditions Paris-Musée – Musée Cernuschi.

Angkor, lumière de pierre. Très beau voyage photographique. Photos : Mireille Vautier, textes : Olivier Germain-Thomas – Éditions Imprimerie Nationale.

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